Des substances préoccupantes, voire dangereuses, retrouvées dans les cheveux et les urines d’enfants près de La Rochelle
« On a commencé à mener cette étude en 2018, au moment de l’annonce du cancer de Pauline, une adolescente emportée par la maladie à 15 ans», explique Jean-Marie Piot, président de la Ligue contre le cancer en Charente-Maritime, qui finance intégralement les travaux de l’Inserm. « Cette étude est menée sur deux communes voisines : Saint-Rogatien et Périgny, poursuit Jean-Marie Piot. Elle est mise à jour annuellement, et tous les ans, on arrive à la même conclusion, c’est-à-dire que le nombre de cas de cancers d’enfants pour la seule commune de Saint-Rogatien est plus de quatre fois supérieur à la moyenne attendue. C’est énorme ! » Cette commune compte seulement 2 000 habitants.
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Le nombre de cas est passé de six lors de la première publication de l’étude, qui couvrait la période 2008-2015, à dix cas pour la période 2008-2020. « On sait qu’il y a d’autres enfants malades, mais ils n’apparaissent pas encore dans nos statistiques, car il faut avoir au moins deux ans de recul pour pouvoir les prendre en compte», précise le président de la Ligue contre le cancer en Charente-Maritime.
Le Monde et franceinfo ont pu identifier au moins cinq autres cas de cancers pédiatriques, dont deux à Périgny : un petit garçon de 4 ans, décédé en juin, et un adolescent de 13 ans, qui a, lui aussi, succombé, en mars 2022. Mais, les autres communes ne sont pas épargnées. À Bourgneuf, où vit la famille de Sonia, une autre jeune fille, de 19 ans, a elle aussi développé un lymphome de Hodgkin. « Le même cancer !, s’exclame Sonia, la mère de Mathilde, diagnostiqué simultanément, en février. »
Une situation qui inquiète les habitants, et face à laquelle les élus, comme le maire de Bourgneuf, Paul-Roland Vincent, se sentent impuissants : « Quand je reçois des familles dont les enfants sont malades, franchement, c’est dur. J’ai le sentiment de ne pas pouvoir répondre à leurs attentes. Les pouvoirs d’un élu local sont limités. C’est à l’État de se saisir de ce sujet. »
Pour mobiliser les pouvoirs publics, justement, les parents se sont réunis en association. Dans leur viseur : les pesticides utilisés dans les champs qui entourent leurs communes. « On sait que les cancers peuvent avoir une cause environnementale», explique Franck Rinchet Girollet, le président de l’association Avenir Santé Environnement, dont le petit garçon a lui-même été touché par un cancer. « On a eu plusieurs épisodes de pollution de l’eau avec des pesticides, de nombreux points de captage ont été fermés. Et on retrouve énormément de pesticides dans l’air de nos communes. Certaines molécules ont même été retrouvées dans des concentrations records. Tout cela a fini par aiguiser notre inquiétude. »
Après avoir organisé plusieurs manifestations, et publié, sans résultat, une tribune pour demander des actions concrètes aux autorités, les parents de l’association décident il y a quelques mois de réunir des fonds pour réaliser des tests sur les cheveux et les urines de 70 enfants, âgés de 3 à 17 ans. « Ce n’est pas une étude scientifique à proprement parler, mais un projet citoyen de recherche». « On sait qu’il y a trop de cancers chez nos enfants, mais les pouvoirs publics ne font rien, alors on fait à leur place, avec les moyens qu’e l’on a en espérant que ça finisse par les faire bouger».
Le Monde et franceinfo ont eu accès aux résultats de ces tests, menés par le laboratoire public d’un CHU homologué pour ce type d’analyses. On y découvre que 14 molécules différentes ont été retrouvées dans les urines des enfants, 45 dans leurs cheveux. Parmi elles, des substances interdites depuis longtemps mais réputées pour leur persistance dans l’environnement, comme le PCP, un cancérigène avéré. “D’autres molécules peuvent correspondre à un usage domestique, comme le DEET, qu’on trouve notamment dans les répulsifs antimoustiques”, explique Laurence Huc, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) qui a analysé les résultats pour l’association.
D’autres substances correspondent, elles, à un usage agricole. « On retrouve notamment du phtalimide, qui est un dérivé du folpel, un fongicide utilisé sur les grandes cultures céréalières et suspecté d’être cancérogène pour l’homme par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA). Plus de 15 % des enfants en ont dans leurs urines. Il y a aussi de la pendiméthaline, un herbicide à large spectre, retrouvé dans 20 % des échantillons de cheveux testés. Cette molécule est classée comme cancérigène possible par l’EPA, l’agence de protection de l’environnement et de la santé aux États-Unis». Ces deux substances, folpel et pendiméthaline, font partie des principales molécules détectées lors des dernières mesures de l’observatoire de la qualité de l’air en Nouvelle-Aquitaine (Atmo).
Plus surprenante, la présence dans les cheveux et les urines des enfants de pesticides interdits, de la famille des néonicotinoïdes, notamment de l’acétamipride et l’un de ses produits de dégradation. La molécule mère et son métabolite ont été retrouvés dans les cheveux de 17 % des enfants. Selon Jean-Marc Bonmatin, chimiste et toxicologue au CNRS d’Orléans, spécialiste des néonicotinoïdes, « cette molécule est interdite depuis 2018, il est inexplicable de la retrouver dans les urines. »
L’ensemble des résultats des tests sera présenté samedi soir aux familles, au cours d’une réunion publique. Reste à savoir quelle valeur les autorités accorderont à ces tests « citoyens ». Selon un expert de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), interrogé par franceinfo, « l’interprétation sanitaire de ce type d’informations est difficile, car il n’existe pas, malheureusement, de seuil pour les résidus de pesticides dans les urines ou les cheveux. Il n’empêche que ces données sont intéressantes, et qu’il faut aller les chercher, parce qu’elles permettent de dresser un état des lieux de l’exposition des populations a toutes ces molécules», rapporte franceinfo.
